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De peigne et de misère

Publié le par Jennifer

Il est venu de loin. On l'imagine la guitare en bandoulière, le baluchon à l'épaule, voyageant la nuit, sautant d'étoile en étoile, de planète en planète.. Petit Prince de la Belle Province. Conteur du XXIè siècle. Oui c'est sûr je déborde d'imagination ce soir mais elle a été stimulée pendant 80 courtes minutes durant lesquelles j'ai fermé les yeux, donné un visage à Méo, Solange, Toussaint Brodeur, et Mme Gélinas. Oui vous l'avez peut-être deviné. Ce soir j'ai passé la soirée avec Fred Pellerin.

Je pénètre dans un théâtre de l'Atelier enfumé. "C'est dans le brouillard qu'une rencontre est belle". Je regrette presque d'être assise confortablement dans un fauteuil de velours. Mais il suffit de fermer les yeux pour sentir le feu de bois, et les forêts de Mauricie. Au loin Saint-Elie-de-Caxton petit village proche de Trois-Rivières, encore inconnu il y a une dizaine d'années et qui possède un trésor inestimable: un passé. Vous le voyez? C'est le village d'"Il était une fois". Le village des grands-mères qui écoutent, "pollénisent les rumeurs" et les transmettent. Le conteur que je suis venue voir ce soir avait une grand-mère à Saint-Elie. Une de celles qui racontait les gens et enrichissait ses contes d'histoires piochées dans des livres de pages blanches. Une de celles dont on entend la voix le soir, même lorsqu'elle n'est plus là.

Pour patienter, je fais la connaissance d'une famille tout juste arrivée de Montréal. Le décor est planté. Je suis dépaysée et totalement impressionnée. Véritable phénomène dans son pays natal il remplit des salles trois fois plus grandes que celle-ci des mois à l'avance. La famille ne pouvait manquer l'occasion de le voir ici en toute intimité.

Puis il arrive. Il est là tout seul. Pas de costume, pas de mise en scène, une guitare, un harmonica, un accordéon et une chaise. Les ingrédients du bonheur.Il est là tout seul et pourtant lorsqu'il se retourne et pointe du doigt la grand-mère et le petit garçon dépeigné sur la souche, on les voit bien vivants, tels que notre imaginaire les a dessinés.

Il faut quelques secondes pour s'habituer à l'accent et au débit du conteur. Mais très vite on plonge avec délice dans le récit. Le poète parle français, le revendique et lui rend hommage en jouant avec les mots, les tordant, les malaxant pour en faire de nouveaux, qui sonnent tellement bien à l'oreille qu'on en vient à douter de leur invention. C'est du français moderne, qu'on pourrait penser ajouter en annexe au petit Robert (Fred Pellerin est entré dans le petit Robert des Noms Propres 2014).

Le Québécois se fait ambassadeur de son village, sa culture, son patrimoine. Il nous apprend à nous attacher à sa province sans y être jamais allé.

Sa voix grave, son accent chantant et son regard profond viennent capter chaque spectacteur pour ne plus le quitter. Il est impossible de décrocher nos yeux des siens. On veut croire à ce qu'il raconte, peut-être un peu nostalgique des histoires à dormir debout qui ont bercé nos jeunes années.

On a le sentiment qu'il raconte cette histoire pour la première fois à un vieil ami. Chacun se laisse embarquer par ce poète sensible, profondément humain, et passionné.

Le conte est délicat, léger puis se fait plus grave et saisissant quand il est ponctué de ballades interprétées par Fred Pellerin à la guitare.

Dans la salle j'entends les gens sourire. J'entends leurs yeux rire. Il nous fait du bien et on ne veut pas qu'il mette de point à sa phrase. Ah s'il pouvait inventer encore et encore..

Mais c'est la fin. Standing ovation. Une dernière chanson. Personne ne veut le laisser repartir. Et pourtant les lumières de la salle se rallument. Je veux rester assise encore quelques minutes, des rêves, des envies d'évasion plein la tête. Je me retourne. La famille Québécoise est enchantée. Ils me demandent : "Vous avez toutt' compris?" . Si j'ai tout compris? Et comment ! Il parle un langage universel. Celui qu'on a enfoui trop tôt, que notre rigueur de vie d'adulte a étouffé, et que peu d'artistes en métropole arrivent à faire revivre. Chacun ce soir a retrouvé une part d'enfance, un baume au coeur qui réchauffe le moral et vivifie l'âme.

Je sors finalement du théâtre. J'ai des "flammes dans les yeux". Une odeur de "tic tac mentholé" parfume l'atmosphère. Un homme l'attend à la sortie. Quand le Québécois apparaît il s'écrie: "vous êtes essentiel à nos vies". A deux pas, encore la gorge nouée d'émotion, j'aimerais ajouter une phrase, lui dire merci. Mais les mots au bord de mes lèvres restent silencieux. Je préfère les taire, les trouve plats, sans caractère en comparaison avec ceux entendus dans la soirée.

Le Québecois est reparti chez lui (il était de passage du 5 au 30 juin au Théâtre de l'Atelier) voir si "ses carottes, et ses betteraves ont bien poussé". Il aura laissé des traces de son passage; le coeur de centaines de spectateurs battant de plus de légèreté.

J'ai envie de reprendre le train ce soir. Retourner dans mon "St-Elie" à moi, me coucher dans un pré et écouter les grands-mères parler. Parce que tant qu'il y aura des oreilles pour les écouter et des lèvres "pulpantes" pour les raconter les légendes continueront d'exister. Merci poète.

De peigne et de misère
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G
Quel article !<br /> J'ai particulièrement touchée quand tu dis à la fin que le spectacle t'a donné envie de prendre le train, de partir pour ton &quot;Saint-Elie&quot; à toi.<br /> J'aime ces oeuvres qui donnent envie. Envie d'écrire, envie d'appeler sa grand-mère, envie de parler à quelqu'un... Envie de repeindre sa chambre en vert.<br /> Je regrette d'avoir raté Fred Pellerin, mais je ne regrette pas de t'avoir lue. Merci beaucoup pour ce beau partage.
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